Franck, surnommé Kabila, est un de ceux qui nous a le plus marqués : très ouvert mais parfois très violent, il a fait plusieurs années dans la rue. Orphelin des deux parents, son oncle l'avait accueilli mais la femme de celui-ci le voyait comme un sorcier et l'avait chassé. Malgré nos efforts, la tante ne voulait pas le recevoir. Un compromis avait été trouvé: l'enfant placé dans un internat d'une école primaire ne rentrerait que pour les vacances… Mais cela n'a pas marché non plus : Franck a obtenu la moyenne de 40% seulement à l'école et, accusé de vol à la maison, il était redescendu dans la rue. Cette année nous l'avons placé dans le centre de formation professionnelle des Salésiens et Franck a commencé à travailler : en juin, il a terminé premier de classe avec 67%, sa tante a commencé à oublier qu'elle le croyait sorcier et l'a bien reçu. Et pour ce premier trimestre, il obtient le score spectaculaire de 81% !

Il y avait aussi les trois tout petits (ils avaient 8 ans) Oberly, Gaël et Bienvenu. Bienvenu nous avait marqués dès la première rencontre parce que, au lieu de se battre comme les autres, il souriait et son sourire désarmait toute violence. C'était sa manière de se défendre face à la violence de la rue. Bienvenu était devenu « malvenu » chez son père qui n'a même pas voulu que nous venions chez lui avec l’enfant. Mais aujourd'hui il s'épanouit dans une famille d’accueil, prend ses responsabilités de grand frère et réussit bien à l'école. Gaël est dans un centre d'accueil mais Oberly est encore dans la rue : réunifié chez sa grand-mère, il a encore été chassé et n'a pas pu tenir dans un centre d'accueil.

Aujourd'hui, dans notre bureau, nous avons 504 dossiers d'enfants réunifiés dans leurs familles que nous continuons à suivre et à visiter afin d'encourager leur intégration familiale. Mais combien d'enfants avons-nous pu rencontrer, écouter simplement sans qu'un chemin puisse être trouvé et que l'enfant puisse rentrer à la maison, soit que la famille l'ait refusé, soit que l'enfant n'ait pas poursuivi ses contacts avec nous… ? Nous n'avons pas tenu le compte de ces enfants, mais ils doivent être au moins aussi nombreux, cela veut dire plus de 1000 enfants avec qui nous avons pu être en contact à un moment ou à un autre, 1000 enfants à qui nous avons pu témoigner que la violence n'est pas le vrai chemin de la vie, mais que l'amour existe et est possible pour eux aussi.

Notre petite équipe a grandi ; un animateur en 2004, 15 aujourd'hui. Mais le travail ne fait que se développer : notre objectif n'est pas seulement de ramener des enfants à la maison, mais aussi d'aider à stabiliser leurs familles. Ce qui veut dire que plus nous réunifions d'enfants, plus le travail s'étend ; visite des familles, scolarisation des enfants ou placement en formation professionnelle, micro-crédits aux mamans des enfants pour les aider à redémarrer dans la vie, appui à l'amélioration de leur logement, gestion des conflits familiaux, c'est tout un chemin de reconstruction de la vie et de l'unité de la famille.

En relisant, en cette fin d'année, les activités de 2009, ce qui me frappe c'est en même temps les situations de détresse qui se multiplient dans les quartiers populaires de Kinshasa, en lien avec la crise économique, et la passion infatigable de nos animateurs qui, sans jamais perdre patience, vont à la rencontre des enfants pour leur ouvrir un chemin: Je pense à Manzambi dont le père a disparu et que la famille avait rejeté comme sorcier parce qu'il avait malformation congénitale d’un gros orteil. Nous avons pu, par le biais de Médecins du Monde, trouver les moyens de faire opérer l'enfant qui a maintenant retrouvé sa place dans sa famille. Avec Meshak, nous avons découvert de nouvelles formes de violence : orphelin des deux parents, l'enfant a été enlevé à sa famille dans leur ville, à 800 km de Kinshasa, par des ravisseurs d'enfants forçant de jeunes enfants à les aider dans leurs activités de cambriolages et de vol. L'enfant était dans la rue après avoir échappé à ses ravisseurs qui continuaient à le poursuivre et ont essayé de le récupérer. Nous avons pu retrouver la grand-mère de l'enfant et fort heureusement lui ramener Meshak à la maison. Une grande joie, en cette fin d'année, c'est la libération de prison de Elie, enfermé depuis près d'un an sur fausse dénonciation et que, malgré nos efforts, nous n'avions pas pu faire sortir de cette terrible prison de Kinshasa, un endroit où nous devrions aussi commencer à travailler avec les jeunes enfermés dans de trop mauvaises conditions et pratiquement sans assistance. L'expérience nouvelle de cette année a été la colonie de vacances de trois jours avec une trentaine d'enfants. Nous avions hésité (organisation, budget...) mais cette expérience s'est révélée très positive : les enfants, dans un cadre différent, calmes et détendus, ont pu se retrouver comme de simples enfants. Ils ont vraiment pu exprimer et partager leurs souffrances et ainsi commencer des chemins nouveaux. En septembre nous avons pu inaugurer notre petit dispensaire spécialisé pour les enfants de la rue où ils peuvent être reçus et écoutés en toute discrétion. Beaucoup de plaies et blessures avec les violences de la rue, mais aussi beaucoup d'infections sexuellement transmissibles, surtout avec les filles de la rue qui souffrent beaucoup plus que les garçons de leurs conditions de vie. Et pour résumer, en 2009, nous aurons encore réussi à réunifier 150 enfants dans leurs familles.

Et notre projet pour 2010 ? Un tel travail ne peut que se poursuivre et s'étendre; nous ne pouvons que chercher à répondre toujours davantage aux cris de ces enfants et de leurs familles. Depuis septembre 2005, nous louons une maison dans le quartier pour accueillir les enfants ; mais cette maison n'est pas très adaptée à sa fonction et les enfants ont besoin d'un centre d'accueil et d'écoute bien adapté, avec des locaux en quantité suffisante pour l’accueil, l’écoute, l’alphabétisation, l’hygiène, l’alimentation, les divertissements et tout ce dont ils ont tant besoin. Avec l'aide de SOS Enfants et de quelques amis, nous avons acheté en décembre 2008 une grande parcelle pour construire notre Centre d'Accueil des enfants de la rue : ce nouveau centre sera le signe d'un engagement dans la durée pour l'espérance de ces enfants.

Notre autre grande préoccupation est la formation des enfants réunifiés. Une chose est de les réunifier dans leurs familles mais une autre est de les stabiliser. L'école est toujours le meilleur moyen d'intégrer un enfant dans son milieu. Mais à Kinshasa, bien qu’elles soient officiellement gratuites, les écoles coûtent très cher. Les parents des enfants réunifiés n'ont la plupart du temps aucun moyen de prendre en charge leur scolarité (car souvent si leurs enfants étaient dans la rue, c'est parce qu'il n'y avait même rien à manger à la maison).

Jean-Pierre Godding
Responsable du Centre Ndako Ya Biso
Novembre 2009

Si vous voulez nous aider, vous pouvez parrainer les enfants des rues de Kinshasa.